Rousseau et Hélvétius ou l’irruption de l’Education nouvelle

Faites-en vos égaux, afin qu’ils le deviennent ! (Emile ou de l’éducation, 1762)

Né en 1712, Rousseau meurt en 1781. En 1755 il écrit le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité » . Puis Jean-Jacques écrit en même temps « Le Contrat Social » et « L’Emile ». En 1761, il en achève – toujours en même temps – l’écriture.

Piste d’exploration : Lisez les pensées diverses qui vont suivre, en gardant en tête l’interpellation de base formulée par Jean-Jacques parlant des enfants, il dit aux jeunes maîtres dans « L’Émile »:

Faites-en vos égaux afin qu’ils le deviennent

… Ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucun des deux… Il faut étudier la société par les hommes, et les hommes par la société…

… Toujours sermonneurs, toujours moralistes, toujours pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent rien. Pleins de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas ce qui se passe dans la leur­

… La seule habitude utile aux enfants est de s’asservir sans peine à la nécessité des choses… Qu’il voie cette nécessité dans les choses, jamais dans le caprice des hommes! Que le frein qui le retienne soit la force et non l’autorité…

… Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l’éducation? Ce n’est pas de gagner du temps – c’est d’en perdre…

… Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit. Et quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être un homme à paradoxes,qu’un homme à préjugés…

PISTES DE LECTURE

En guise de pistes de lecture, deux interpellations d’Helvétius :

  1. Ce n’est qu’à la hardiesse des tentatives qu’on doit souvent la découverte des plus grandes choses. La crainte d’avancer une erreur ne doit point vous détourner de la recherche de la vérité…
  2. L’Homme naît ignorant ; il ne naît point sot ; et ce n’est même pas sans peine, qu’il le devient. Pour être tel, et parvenir à éteindre en soi jusqu’aux lumières naturelles, il faut de l’art et de la méthode : il faut que l’instruction ait entassé en nous erreur sur erreur.

REMARQUE

Un vieux dictionnaire nous dit : Helvétius émet ce paradoxe que tous les esprits sont égaux et que les différences qu’on remarque sont le résultat de l’éducation. »

Rendons-lui la justice que des deux paris possibles sur l’homme : celui de la fatalité du don -il n’y a rien à faire, tout est joué à la naissance- etc, et celui du tous capables, Helvétius a fait le choix le plus généreux.

Et insistons bien sur le fait qu’il s’agit dans un cas comme dans l’autre de deux paris. Rousseau aimait à dire, en réponse à ses détracteurs, qu’il préférait être un homme à paradoxes plutôt qu’un homme à préjugés.

Lecteur, fais ton choix !

La conclusion générale de ce discours, c’est que le génie est commun, et les circonstances propres à le développer très rares… L’inégalité d’esprit qu’on remarque entre les hommes, dépend donc et du gouvernement sous lequel ils vivent, et du siècle plus ou moins heureux où ils naissent, et de l’éducation meilleure ou moins bonne qu’ils reçoivent, et du désir plus ou moins vif qu’ils ont de se distinguer, et enfin des idées plus ou moins grandes et fécondes, dont ils font l’objet de leurs méditations. L’homme de génie n’est que le produit des circonstances dans lesquelles cet homme s’est trouvé.

Aussi tout l’art de l’éducation consiste à placer les jeunes gens dans un concours de circonstances propres à développer en eux le germe de l’esprit et de la vertu. L’amour du paradoxe ne m’a point conduit à cette conclusion; mais le seul désir du bonheur des hommes. J’ai senti et ce qu’une bonne éducation répandrait de lumières, de vertus, et par conséquent de bonheur par la société ; et combien la persuasion où l’on est que la vertu et le génie sont de purs dons de la nature, s’opposait aux progrès de la science de l’éducation et favorisait, à cet égard, la paresse et la négligence.

…Quelque favorable que soit cette opinion à la médiocrité de la plupart des hommes, elle doit déplaire généralement : parce qu’il n’est point d’homme qui se croie un homme médiocre, et qu’il n’est point de stupide qui, tous les jours, ne remercie avec complaisance la nature, du soin particulier qu’elle a pris de son organisation. Les principes ci-dessus établis, en les supposant vrais, trouveront encore des contradicteurs dans tous ceux qui ne les peuvent admettre sans abandonner d’anciens préjugés. Parvenus à un certain âge, la paresse nous irrite contre toute idée neuve qui nous impose la fatigue de l’examen.

Helvétius, De l’Esprit, 1758.

(Extrait du livre Des textes qui enfantent un autre regard. Urgence de civilisation ! écrit par Henri Bassis et Alain Dalongeville il y a 30 ans).