Hiroshima, pourquoi la bombe ?


  • Concepts : causalité, point de vue, complexité.
  • Notions : Seconde guerre mondiale, propagande, relations internationales.
  • Niveaux : classes de terminale de lycée, formation d’adultes.

  1. Les représentations

Tout le monde a la réponse ! Posez donc la question à des lycéens, à des étudiants ou à des enseignants, même professeurs d’Histoire! La réponse est unanime ou presque ! Nous ne donnons ici que quelques exemples, mais ces réponses constituent plus de 90% des réponses que nous avons récoltées :

  • Mettre fin à la puissance japonaise et ainsi mettre fin à la seconde guerre mondiale
  • Pour conclure la seconde guerre mondiale, les États-Unis ont lancé une bombe atomique sur une ville du Japon, Hiroshima.
  • Les Alliés veulent vite gagner la guerre. Les Américains jettent deux bombes atomiques sur les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki.
  • Les forces de l’Axe sont tombées avec elles (les deux bombes d’Hiroshima et de Nagasaki).
  • Les États-Unis pour terminer la guerre ont lancé une bombe atomique sur Hiroshima.
  • Une action de force pour que le conflit s’achève.

Quelques soupçons ou réticences éparses (à peu près 5% des réponses) :

  • Les Etats-Unis ont lancé cette bombe pour démontrer leur puissance.
  • Les Etats-Unis ont lancé la bombe d’Hiroshima pour expérimenter cette nouvelle arme.
  • Les Alliés prétendent que la bombe atomique a évité des morts supplémentaires.

Résumons ces représentations en donnant à voir au lecteur comment les résumés des manuels d’histoire pour des lycéens traitent la question :

À portée des bombardiers américains, le Japon subit des bombardements massifs. La résistance de ses troupes et de la population fait craindre de durs combats : l’état-major américain estime que la conquête du Japon pourrait coûter un million d’hommes. C’est pourquoi deux bombes atomiques sont lâchées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 8 août 1945. Le même jour, l’URSS déclare la guerre au Japon comme cela avait été décidé à la conférence de Yalta, en février 1945. Devant la puissance terrifiante de l’arme atomique et l’attaque soviétique, le Japon cesse le combat. La capitulation est signée le 2 septembre 1945. La Seconde Guerre mondiale est terminée.

Manuel de Terminales, sous la dir. de J. -M. Lambin, 1998, Hachette, p. 32.

Mais il y a parfois plus étonnant : un écart important entre le texte de la leçon et le dossier proposé. Soulignons qu’il n’est pas certain que les enseignants prennent le temps de faire travailler leurs élèves sur le dossier. Nous avons déjà étudié ce phénomène qui se rapporte,  d’une part, au rôle des documents dans les manuels d’histoire (rôle propre, rôle par rapport aux autres documents et rôle par rapport au texte de la leçon) et, d’autre part à une conception de l’Histoire où la contradiction doit être éliminée afin de pouvoir produire un texte narratif cohérent d’où toute réflexion sur les concepts en jeu (ici , celui de cause) est évacuée.

Hiroshima_Extrait_SP

La page qui précède est tirée du manuel d’histoire Terminales, 1998, coll. J. Marseille, Nathan. Elle me paraît symptomatique de l’évacuation dans le texte de la leçon de toute problématique, et, à n’en pas douter d’une incapacité à penser que la réalité historique n’est pas une suite de faits qui s’enchaîneraient dans une logique même complexe.

Dans la colonne de gauche, la leçon telle que nous avons l’habitude de la rencontrer dans les manuels, synthétique à souhait, cohérente, déroulant une chaîne causale linéaire et exogène et par-là même, forcément simpliste. Le paragraphe consacré à la bombe d’Hiroshima suit un paragraphe où sont cités les kamikazes, ce qui suggère que la résistance des Japonais était partout résolue voire fanatique. Rien n’est dit sur le fond (pas plus dans le dossier d’ailleurs) à propos du fait que les Autorités japonaises faisaient des tentatives de pourparlers, depuis plusieurs mois déjà.

Dans la colonne de droite, une partie seulement du dossier. Nous en avons enlevé les images et le témoignage d’un médecin japonais qui assiste impuissant à la mort différée de dizaines de personnes. Le dossier ne joue que sur un seul plan : étant données les conséquences meurtrières des deux bombes, était-il vraiment nécessaire de les utiliser ? Autrement dit, les dirigeants américains qui ont pris cette décision ne savaient pas ou ne maîtrisaient pas ce qu’ils faisaient. Rien n’est vraiment dit sur une décision politique qui aurait consisté à couper l’herbe sous les pieds des Soviétiques. Le seul document qui avance que les experts américains auraient pu (volontairement ?) se tromper, est le document de Raymond Aron.

Il est dommage que l’ossature du cours ne soit pas le dossier, il est dommage que rien ne soit prévu pour que les contradictions propres à la situation et particulières à chacun des belligérants ne puissent être appréhendées par les lycéens de Terminales ! On en revient encore à l’analyse que les finalités réelles de telles pratiques ne sont pas la formation de la pensée, de l’esprit critique ou de la citoyenneté. Il s’agit de s’intégrer à la société en s’appropriant un discours dominant sur le monde, les événements récents et la politique menée par les Grandes puissances.

Une fois de plus, on peut s’apercevoir que les représentations des enseignants coïncident fortement avec celles des manuels d’Histoire :

Causalité. Les Américains lancent la bombe pour une raison fondamentale : mettre à terre le Japon et donc mettre fin au conflit plus rapidement qu’avec des moyens de guerre classiques et donc économiser des vies humaines – américaines et même japonaises. Causalité linéaire, unique et exogène. Précisément une utilisation du concept de causalité toujours suspecte en Histoire ! Tellement suspecte que l’on peut conseiller au lecteur de toujours douter dès qu’on tente de lui expliquer des phénomènes historiques avec cette approche de la causalité.

Critique de témoignage, objectivité, vrai et vérité. Comme nous l’avons maintes fois noté, la critique de témoignage[1] qui nous importe n’est pas une critique du document afin de jauger de sa véracité. Car, en définitive, un témoignage nous apprend toujours plus de choses sur le témoin, sa sensibilité, ses parti-pris que sur les faits eux-mêmes si on ne croise pas ce témoignage avec d’autres. Croisement, c’est à dire confrontation non pas pour confondre les faux témoignages et repérer le témoignage objectif ou porteur de la vérité mais parce qu’une situation politique, économique, culturelle… est toujours complexe, faites de plusieurs facettes avec des intérêts, des conceptions, des interprétations contradictoires et complémentaires, convergentes et divergentes. Ce sont des couples dialectiques qu’il s’agit de cerner, d’une part pour comprendre ce qui s’est passé et, d’autre part pour former nos élèves et nos stagiaires à être des enseignants d’Histoire.

Finalement, même au 20ème siècle, même quand les États concernés sont de grandes puissances, le point de vue du vainqueur reste dominant mais surtout il demeure le seul à être pris en compte.

Vous pouvez lire la suite de la situation-problème, prendre connaissance des documents : Hiroshima_suite_SP