Grand commerce, traites et esclavage au XVIIIe siècle


  • Concept clef : Mondialisation
  • Notions : Commerce triangulaire ; traite ; esclavage ; économie de plantation

 

Documents de travail : GrandCommerce-TraitesNégrières-Esclavage_XVIIIe

  1. Quelle mondialisation ?

C’est au XVIIIe siècle que se met en place la première mondialisation dans laquelle il faut inclure l’Asie à l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Cette mondialisation est la conséquence directe des conquêtes espagnoles et portugaises, pour l’essentiel, entamées au XVIe siècle.

Elle correspond à une première division du travail à l’échelle de la planète : les capitaux sont européens (et chinois) et proviennent pour partie de l’exploitation des mines américaines, la main d’œuvre est pour une part essentielle africaine (la traite négrière), les zones de productions sont les colonies, espaces tropicaux pour lesquels on a même acclimater certaines plantes. Le processus de colonisation de l’Amérique, l’accent mis sur les productions tropicales (comme le sucre ou le coton) font que ce ne sont pas les entreprises comme aujourd’hui qui sont délocalisées mais la main d’œuvre. Etudier cette première mondialisation c’est prendre conscience d’un crime perpétré envers les Noirs mais aussi de la migration (entre 20 et 30 millions) qui leur fut imposée pendant des siècles par les Européens et par les Arabes. Dans un autre ouvrage nous montrerons que les concepts sont essentiels : il y a eu crime contre l’humanité mais non tentative de génocide. Le crime n’est pas moins grave, il n’est pas le produit des mêmes processus, et la finalité est autre.

C’est Fernand Braudel qui a développé le premier le concept d’économie-monde. Par « économie-monde », Braudel n’entend pas l’économie mondiale, ou l’économie à l’échelle du monde, mais une économie qui est un monde en soi, un espace économique cohérent, non limité par des frontières étatiques.

« Une économie-monde peut se définir comme une triple réalité :

 – Elle occupe un espace géographique donné ; elle a donc des limites qui l’expliquent et qui varient, bien qu’avec une certaine lenteur. Il y a même forcément, de temps à autre, mais à longs intervalles, des ruptures. Ainsi à la suite des Grandes Découvertes de la fin du XVe siècle.  (…)

 – Une économie-monde accepte toujours un pôle, un centre, représenté par une ville dominante, jadis un Etat-ville, aujourd’hui une capitale, entendez une capitale économique (aux Etats-Unis, New York, non pas Washington). (…)

– Toute économie-monde se partage en zones successives. Le cœur, c’est-à-dire la région qui s’étend autour du centre : les Provinces-Unies (mais pas toutes les Provinces-Unies) quand Amsterdam domine le monde au XVIIe siècle ; l’Angleterre (mais pas toute l’Angleterre) quand Londres, à partir des années 1780, a définitivement supplanté Amsterdam. Puis viennent des zones intermédiaires, autour du pivot central. Enfin, très larges, des marges qui, dans la division du travail qui caractérise l’économie-monde, se trouvent subordonnées et dépendantes, plus que participantes. Dans ces zones périphériques, la vie des hommes évoque souvent le Purgatoire, ou même l’Enfer. Et la raison suffisante en est, bel et bien, leur situation géographique. »

Braudel, F. (1985). La dynamique du capitalisme. Paris : Arthaud. p. 85

Peu importe pour notre propos de savoir s’il faut considérer ou non que cette économie-mode fut la première ou pas. Il est clair que la compréhension par les élèves de ce système, la perception de la division du travail qui existait à cette époque sont essentielles pour le programme de géographie ainsi que pour le programme de la classe de 3e.

2. Représentations des élèves

En fait ce chapitre traite de trois thèmes différents mais intiment liés :

  • celui du grand commerce qui voit à la manœuvre la bourgeoisie et tout particulièrement les armateurs ;
  • celui des traites qui concernent le commerce des produits tropicaux pour l’Amérique et les Antilles, la fourrure pour le Canada et les Noirs pour l’Afrique (que nous traiterons dans le 3e thème) ;
  • celui, enfin, de l’esclavage qui comprend la capture des futurs esclaves, leur marche vers un comptoir colonial, leur acheminement vers l’Amérique ou les Antilles et leur travail forcé, bien évidemment.

Ce qui fait beaucoup de choses. Plutôt que de traiter ces thèmes successivement, j’ai choisi de les traiter en même temps et de diviser la classe en 3 types de groupes qui seront au moins dédoublés. Cette stratégie est cohérente avec la décision de centrer ce travail sur le concept de mondialisation.

A chacun de ces groupes est assigné un continent avec des documents relatifs à des acteurs économiques opérant sur ces continents :

  • Le groupe Europe fait la part belle à la bourgeoisie, aux armateurs et à des modes de consommation qui rendent les produits tropicaux indispensables et dont le commerce est très lucratif. On peut encore en voir la trace dans l’architecture de nos ports atlantiques.
  • Le groupe Amérique est centré sur les plantations et le Code noir afin que les élèves prennent conscience que les produits consommés en Europe sont le fruit de conditions de travail inhumaines.
  • Le groupe Afrique insiste sur le fait que les Européens (ainsi que les Arabes, mais ce n’est pas l’objet de la leçon) considèrent les Africains captifs comme une marchandise.

Le dispositif est ainsi fait que dans la phase 2 de ce travail, les élèves se rendent compte que ces échanges sont intercontinentaux et que le système mis en place par les Européens assigne à chacune des parties du monde un rôle précis (la fameuse division du travail). C’est la première mondialisation dont les premiers moteurs sont les ports atlantiques européens. Il ne faut pas oublier l’Asie que la focalisation sur le commerce triangulaire met de côté. L’enseignant devra y revenir dans son exploitation du travail mené par les élèves.

Il y a bien dès cette époque une mise en relation de différentes parties du monde se caractérisant par une mobilité accrue des hommes (colonisation et déplacements massifs des Africains), un accroissement des échanges (maritimes essentiellement) et une internationalisation de la production (l’Europe pouvant se fournir de denrées et de matières premières originaires des deux autres continents, produits suite à deux phénomènes : le déplacement massif des Noirs d’une part et l’acclimatation d’espèces végétales hors de leurs zones d’origine).

Ce long préambule pour poser la question des représentations des élèves afférentes au concept de mondialisation. Ce qui me frappe souvent, même avec des élèves de 3e de collège (14 ans), c’est que la conscience de l’existence du monde est très inégale. Pourtant elle est fondamentale dans la construction du concept de mondialisation. C’est pourquoi il est indispensable que les trois continents ou plutôt les trois types d’acteurs, se réunissent, dialoguent et voient leurs intérêts communs. Fondamental, également, de percevoir que cette mondialisation s’accompagne de l’esclavage et qu’elle n’a pas un contenu exclusivement économique : des processus de domination (des esprits et des corps), d’acculturation, de métissage sont également à l’œuvre. Elle a donc des aspects divers et complexes.

Aujourd’hui chez les adultes, la perception de la mondialisation n’est pas la même dans tous les pays du monde (notamment dans les villes) selon qu’il est un pays industriel ou un pays en voie de développement, selon que la personne interrogée est un sympathisant ou un opposant à la mondialisation. Pour ces derniers, la mondialisation est perçue comme un instrument de domination, aggravant les inégalités et les difficultés sociales et aboutissant à une perte d’identité et à une uniformisation des modes de vie et de pensée. Les sympathisants retiennent essentiellement son aspect économique, la création d’un immense marché favorisant le développement, la communication et le commerce. Dans les villes des P.E.D., les aspects négatifs sont plus prononcés. Voir le dossier consacré aux représentations sociales de la mondialisation : Bulletin de psychologie n° 487, 2007 : https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2007-1.htm

Il ne faut pas nécessairement entamer à cette étape un débat sur la mondialisation avec les élèves. L’objectif est qu’ils comprennent les conditions historiques de la naissance d’un premier système-monde, et que toutes les parties du monde n’y jouent pas les mêmes rôles et que ceux-ci sont principalement décidés par les Européens.

  1. Déroulement de la situation-problème

Durée Documents Consignes
5’ Emergence des représentations Dites en une phrase ou deux ce que c’est que la mondialisation ou bien à quels mots vous fait penser le terme de mondialisation.
Phase 1
30’ Groupes Europe : Armateurs et bourgeois

  • Doc. 1 : Vue du port de Bordeaux de Vernet
  • Doc. 2 : Façade de l’hôtel de Nairac à Bordeaux
  • Doc. 3 : François Boucher, le déjeuner (détail).
  • Doc. 4 : Activités commerciales du port de Bordeaux
Vous êtes des bourgeois et armateurs bordelais.

A l’aide des documents, vous devez présenter aux autres qui vous êtes.

Id. Groupes Amérique : Esclaves et planteurs

  • Doc. 5 : Travail sur une plantation
  • Doc. 6 : Organisation d’une plantation
  • Doc. 7 : Code Noir
  • Doc. 8 : Esclaves dans une mine de diamants au Brésil
Vous êtes des planteurs qui vivez dans les colonies.

A l’aide des documents, vous devez présenter aux autres qui vous êtes.

Id. Groupes Afrique : Négriers noirs et blancs ; Esclaves

  • Doc. 9 : Convoi de captifs
  • Doc. 10 : La cause des esclaves nègres
  • Doc. 11 : Bateau négrier
  • Doc. 12 : Négriers de l’îlot de Gorée
Vous êtes des négriers européens qui vivez en Afrique.

A l’aide des documents, vous devez présenter aux autres qui vous êtes.

20’ Socialisation

L’enseignant peut prendre des notes au tableau en essayant de dégager ce qui sera utile pour la seconde phase : lieu, acteurs, production, échange

Chaque groupe prend des notes à propos des autres groupes.
Phase 2
20 à 30 ‘ Mixage des groupes afin que les 3 continents soient représentés.

  • Carte muette du monde
  • Définition moderne de la mondialisation actuelle (donc la 3e mondialisation).
Vous vous réunissez avec des représentants des autres groupes
15’ A l’aide d’un visualiseur, l’enseignant projette tableaux et cartes en s’attachant à montrer que les groupes ont contribué à illustrer la définition du terme mondialisation qui était proposée sur le document.

Il faut aussi que les élèves prennent conscience que le renforcement du commerce triangulaire contribuerait à enrichir la bourgeoisie.

 

  1. Présentation des documents

Groupes Amérique : Armateurs et bourgeois

  • Doc. 1 : Vue du port de Bordeaux de Vernet
    • L’intention est de prendre l’exemple d’un port atlantique qui connaisse un développement économique important. Un autre port de la série peinte par Vernet peut être utilisé. La proximité de Pau m’a amené à choisir Bordeaux. Outre l’activité importante peinte par Vernet, au cours du travail de groupe, on peut attirer l’attention des élèves sur les façades néoclassiques des bâtiments en bordure des quais.
  • Doc. 2 : la façade de l’hôtel de Nairac à Bordeaux
    • Certains armateurs (et il faudra définir le mot car les élèves font l’hypothèse que ce sont des commerçants qui vendent des armes) sont fortune à Bordeaux grâce au commerce transatlantique.
  • Doc. 3 : François Boucher, le déjeuner (détail).
    • Outre le petit texte accompagnant le tableau de F. Boucher, on peut remarquer le luxe de cet intérieur bourgeois. La liste de pays donnée indique clairement que les pays d’Europe occidentale importent ces produits tropicaux qui ne sont pas des produits de première nécessité mais des produits de luxe.
  • Doc. 4 : Les activités commerciales du port de Bordeaux
    • L’activité commerciale décline tout au long du siècle pour ce qui concerne les échanges avec l’Europe et l’hinterland de Bordeaux. Par contre, les échanges avec les colonies croissent.

Groupes Amérique : Esclaves et planteurs

  • Doc. 5 : Esclaves coupant la canne à sucre dans une plantation.
    • Exemple de colonie anglaise pour que les élèves ne pensent pas que seul le royaume de France est concerné. Une analyse attentive montre la hiérarchie sociale qui existe sur une plantation. Ce document et le suivant permettent d’appréhender ce qu’est l’économie de plantation.
  • Doc. 6 : Organisation d’une plantation.
    • Cette gravure permet de cerner de manière concrète l’organisation d’une plantation (elle est prototypique). La coupure maître / esclaves se perçoit au travers de l’habitat.
  • Doc. 7 : Code Noir. Il est promulgué en 1685 (Révocation de l’Edit de Nantes). Il est le symbole de l’esclavage. Il ne sera jamais enregistré par le parlement de Paris. Il est donc seulement toléré dans les colonies. Le recours massif à l’esclavage par la France a suscité le besoin de réglementer la traite et de définir le statut juridique des esclaves.
  • Doc. 8 : Esclaves dans une mine de diamants au Brésil
    • Le Brésil, colonie portugaise est également concerné. On peut se demander pourquoi n’y a-t-il pas de natifs au travail : les esclaves noirs les ont remplacés. J’ai choisi une mine pour diversifier les ressources extraites dans les colonies qui ne se limitent pas aux seules productions agricoles.

Groupes Afrique : Négriers noirs et blancs ; Esclaves

  • Doc. 9 : Convoi de captifs.
    • La déportation des esclaves commence en Afrique. Mais avant il aura eu les razzias effectuées avec la complicité de certains rois africains. Les pertes sont importantes. Les esclaves sont entravés et conduits sur la côte soit par des négriers africains soit européens.
  • Doc. 10 : La cause des esclaves nègres de B. S. Frossard
  • Théologiensuisse et professeur à la faculté de théologie protestante de Montauban. Il est connu pour son engagement en faveur de l’abolition de l’esclavage. Il fait campagne contre la traite des Noirs. À l’occasion de son voyage en Angleterre en 1784-1785, il rencontre le pasteur et philosophe écossais, Hugh Blair, dont il a traduit les sermons6, et se lie avec les principaux représentants du mouvement britannique en faveur de l’abolition de l’esclavage (Wikipédia).
  • 11 : Bateau négrier
    • Ce document montre les conditions de ce qu’on appelait la « Grande traversée ». Toutes les précautions sont prises afin que la rébellion des esclaves soit impossible ou presque. Et qu’auraient-ils fait d’un bateau dont ils se seraient emparé en plein océan ? On peut se servir des planches de la bande dessinée de Bourgeon (Les passagers du vent).
  • Doc. 12 : Négriers de l’îlot de Gorée.
    • Ce lieu est plus symbolique de la traite négrière au Sénégal. L’îlot de Gorée et sa Maison des esclaves fut un des premiers lieux classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.  Le principal port négrier au Sénégal était Saint-Louis, plus au Nord.
  1. Intentions en termes de compétences

(A venir)

  1. Trace écrite et évaluation

La trace écrite peut être réalisée avec les élèves.

  1. En partie en groupes ou individuellement en leur demandant de compléter la carte et les deux cartes mentales. La correction servant de trace définitive.
  2. Un texte de ce type peut accompagner ces documents :

    Au XVIe siècle, les Grandes découvertes élargissent la conception du monde qu’ont les Européens. Après avoir exploré, les Européens conquièrent et exploitent à leur profit les territoires conquis

    Au XVIIIe siècle, le commerce maritime mondial se développe principalement entre l’Europe et ses colonies. Le commerce triangulaire qui se met en place accélère ce que certains historiens nomment la première mondialisation.

  3. L’évaluation est donc faite au fur et à mesure du travail sur ces documents. En outre, une nouvelle définition personnelle de la mondialisation doit être demandée aux élèves, ce qui permet à l’enseignant de mesurer le déplacement et / ou l’enrichissement des représentations initiales.

 

Grand commerce,  traites et esclavage
Carte mentale 1
Grand commerce,  traites et esclavage bis
Carte mentale 2
Première mondialisation
Carte commerce triangulaire

7. Bibliographie et sitographie

Sur la mondialisation

  • Braudel, F. (1979). Le temps du monde. Coll. Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, tome 3. Paris : Armand Colin.
  • Wallerstein, I. (2009). Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des systèmes-monde. Coll. « La Découverte / Poche ». Paris : La Découverte.

Sur le commerce triangulaire et la traite des Noirs

  • Pétré-Grenouilleau, O. (2004). Les traites négrières : essai d’histoire globale. Paris : Gallimard. Ce livre existe également dans la collection folio / histoire.
  • Haudrère, Ph. (1997). Le grand commerce maritime au XVIIIe siècle : Européens et espaces maritimes. Paris : Sedes

Sur la bourgeoisie