Robert Gloton L'autorité à la dérive

L’esprit critique – Robert Gloton

Cet extrait est tiré de L’autorité à la dérive de Robert Gloton. Cet ouvrage a paru en 1974 aux Editions Casterman, dans la collection E3. Ce texte consacré à l’esprit critique est un passage du chapitre Une éducation pour l’autonomie, pages 196-197.

Pour ceux qui seraient curieux de connaître l’itinéraire de Robert Gloton, nous renvoyons encore à l’article d’Odette Bassis.

Le passage que nous reproduisons est intéressant à plusieurs titres.

  • Robert Gloton puise aussi bien chez Piaget que chez Wallon de quoi étayer sa pratique pédagogique. Ceux qui ont l’habitude d’opposer Piaget et Wallon ignorent souvent qu’ils furent tous deux membres du GFEN (Groupe Français d’Education Nouvelle), Wallon comme président et Piaget comme responsable de la Revue Dialogue.
  • Robert Gloton reprend également des éléments de la « méthode d’observation » mise au point par Aurélien Fabre auquel je consacrerai un ou deux articles par ailleurs.
  • Il associe cette méthode à la construction d’une pensée scientifique. L’esprit critique en serait une de ses premières étapes.
  • Cette méthode peut être réinvestie dans l’enseignement de l’histoire, dans ce qui est communément nommé « critique de témoignage » ou critique de documents. Les enseignants d’histoire s’efforcent d’apprendre aux élèves une stratégie de critique interne du document en faisant l’impasse sur une stratégie qui consiste soit à confronter plusieurs documents, soit à confronter plusieurs points de vue relatifs au même document.
  • Enfin, Robert Gloton en situant la place exacte de l’enseignant dans cette méthode redéfinit son rôle et son autorité. Comme me le disaient des élèves : les autres professeurs nous apprennent, vous, vous nous aidez. A quoi donc ? A apprendre, à comprendre, bref à chercher !

Dans notre pratique quotidienne, nous nous servons très fréquemment de cette stratégie en trois étapes qui met en place :

  • une première phase de confrontation du sujet apprenant à l’objet d’étude ;
  • une seconde phase de confrontation entre les points de vue de plusieurs élèves (il n’a jamais été dit que l’enseignant était absent de ce conflit socio-cognitif) ;
  • une troisième phase qui est un moment de socialisation entre les groupes, une phase plus élaborée de confrontation qui peut être suivie d’un moment d’écriture et de synthèse.

Cati | Cati Capponi coaching holistique, thérapies énergétiquesL’esprit critique est une attitude mentale évoluée, contemporaine de cette étape du développement psychique que Piaget désigne sous le terme de pensée opératoire formelle, qui correspond à la naissance de la pensée conceptuelle, à l’abstraction et à l’objectivité. L’accès à l’esprit critique n’est pas vraiment du domaine de l’école primaire, mais il appartient à elle de l’y préparer.

L’esprit critique implique, en effet, que l’esprit puisse se détacher de la situation vécue, prendre suffisamment de recul par rapport aux phénomènes pour considérer ceux-ci comme objets à analyser, avec l’impartialité et désintéressement et pour qu’il soit possible d’opérer sur eux lucidement. Dans la mesure où la pensée abandonne sa posture utilitaire, affective et égocentrique en prenant ce recul vis-à-vis du réel, elle change de registre, passe de celui de la subjectivité personnelle à celui de l’objectivité universelle. Ce qui n’est possible que pour un esprit suffisamment averti pour faire la part du vrai et du faux, c’est-à-dire pour un esprit scientifique (l’expérience sensible et vécue se situe sur un autre plan que l’expérience scientifique : pour accéder à celle-ci il faut commencer par se débarrasser de celle-là). L’objectivité suppose aussi un esprit obéissant à la logique formelle et non à celle des sentiments, disposant d’un système éprouvé de valeurs de référence. Tout cela s’apprend, par une gymnastique mentale que l’école devrait développer méthodiquement et qu’elle néglige. Entraîner les enfants à l’analyse critique des documents, des comportements, à l’autocritique et par-dessus tout donner à tous une initiation scientifique méthodique, voilà ce qui est indispensable.

La base de la formation à l’esprit scientifique est, j’en suis convaincu, donnée par la méthode d’observation telle que l’ont mise au point les équipes du Groupe français d’Éducation nouvelle en application de la psychologie de Wallon. On retrouve dans cette méthode le processus naturel de la connaissance par perception globale, analyse et synthèse mais mis en œuvre dans une répartition des rôles de chacun (maître, élève, groupe) de nature à favoriser l’accès à l’objectivité de la pensée, dans une conquête progressive de la connaissance par la recherche méthodique de la vérité. Ce qui n’est possible que par une « médiation du social » entre le sujet observant et l’objet observé. Étant entendu, par médiation du social, celle du groupe et celle du maître.

Schématiquement, on procède ainsi :

Premier temps. Examen individuel libre de l’objet (mécanisme, phénomène naturel, être vivant, texte, etc.) puis compte rendu personnel libre, par écrit, de ce qu’on a vu, trouvé, cru comprendre, faisant apparaître en contrepoint les erreurs et lacunes d’interprétation (phase de globalisation et approche analytique « sauvage » au niveau de l’individu-élève, phase de la spontanéité).

Deuxième temps. Mise au point et mise en ordre par le groupe des apports individuels contrôlés, critiqués, estimés, adoptés ou refusés, notés et classés. Liquidation des conflits éventuels nés de la confrontation des idées dans un retour à l’objet et la référence éventuelle à la documentation disponible, elle-même interprétée et discutée (phase de l’analyse méthodique par médiation du social et rôle « facilitateur » du maître, phase de la structuration des matériaux).

Troisième temps. Rédaction d’un texte définitif de la classe ou d’équipe, travail d’expression traduisant le niveau de la connaissance élaborée atteint par le groupe, guidé par le maître (phase de synthèse). Guillemet - Litho-santé, le pouvoir des pierres enrichi par la ...



Ouvrages de Robert Gloton

Nous ne citons que les références les plus connues. On peut encore facilement se procurer les livres parus dans la collection E3 chez Casterman, en occasion.

  • Gloton, R. (1965a). L’Art à l’école. Paris : Presses Universitaires de France.
  • Gloton, R. (1965b). Les écoles expérimentales du 20e arrondissement de Paris. Le courrier de la recherche pédagogique26, 31-49.
  • Gloton, R. (dir.). (1970). À la recherche de l’école de demain. Paris : Armand-Colin.
  • Gloton, R. et Cléro, C. (1971). L’activité créatrice chez l’enfant. Paris : Casterman.
  • Gloton, R. (1974). L’Autorité à la dérive. Paris : Casterman.
  • Gloton, R. (1977). L’établissement scolaire, unité éducative. Paris : Armand-Colin.
  • Gloton, R. (1979). Au pays des enfants masqués. Paris : Casterman.
  • Gloton, R. (1981). Le Travail, valeur humaine : une école pour nos enfants. Paris : Casterman.