Premières écritures ? Des chiffres ! Situation-problème © Dalongeville A

Les premières écritures ? Des chiffres !


  • Concepts : écriture, codage, mémoire.
  • Notions fondamentales : alphabet, pictogrammes, phonogrammes, idéogrammes, chiffres, nombres.

Les documents pour les élèves : Premières Ecritures

Des chiffres et des lettres ! Cette émission célèbre portait bien sur deux types d’épreuves : « le mot le plus long » et « le compte est bon ». Les chiffres et les lettres appartiennent à deux mondes différents. Si les élèves ne se sont jamais posé la question de savoir lequel de ces deux mondes a précédé l’autre, ils sont convaincus que l’écriture ne concerne que les lettres.

Une représentation est dominante chez les élèves, la certitude que l’écriture des nombres est venue bien après celle des lettres. Comme si les nombres appartenaient à la langue avec laquelle ils parlent ; un jour le mot « un » aurait été codé « 1 ». Le manque de perception des concepts de nombre et de chiffre ne facilite pas chez les élèves une mise en perspective temporelle de ces inventions.

L’invention de l’écriture des chiffres comme des lettres n’est pas non plus perçue dans son évolution. Non pas qu’il serait naturel que les élèves sachent toutes les étapes mais ils pensent que les inventions se font de but en blanc, hors de toute durée, hors de tout processus.

Et bien évidemment, ces inventions sont toujours pensées par les élèves et souvent présentées par les manuels comme coupées de tous rapports sociaux. Pour les Sumériens ou les Akkadiens, il s’agit de rapports sociaux entre propriétaires et bergers, entre sédentaires et bergers semi-nomades.

La situation que nous proposons permet aux élèves de travailler à nouveau sur des concepts mathématiques (chiffre et nombre, et ils ont ici leur importance), mais aussi, s’agissant d’une invention, de réinvestir les concepts de rupture, temps et durée utilisés pour les inventions de l’agriculture et de l’élevage. Enfin, dernier concept en travail, celui de mémoire

Dans un autre travail Premiers Etats, premières écritures, nous obligeons les élèves à mener des projets commerciaux, juridiques ou politiques sans avoir recours à l’écriture pour qu’ils en perçoivent les propriétés multiples en creux. Ici, il s’agit de créer une situation qui oblige les élèves à reconstituer les étapes de l’invention des premières écritures : les chiffres.

Pour les élèves, non seulement l’écriture se limite au monde des lettres mais la fonction première de l’écriture est la narration et non pas la mémorisation. Laisser des traces. Ecrire, tracer c’est effectivement laisser une trace. Les différents fonctionnements de la mémoire sont aujourd’hui décrits selon les termes de l’écriture depuis notre tablette d’argile mésopotamienne jusqu’à la mémoire d’un ordinateur.

Or les élèves ne mobilisent pas aisément cette fonction de l’écriture pas plus que son articulation avec l’invention de l’Etat. En fait l’être humain n’a inventé l’écriture que parce qu’il en avait besoin. Et ce besoin, c’est l’organisation de la société en groupes plus nombreux, plus hiérarchisés plus divers, c’est-à-dire l’Etat.

2. Le point sur la question

Les calculi

Quand on cherche dans un dictionnaire le mot « calcul », il nous indique qu’il est de la même famille que le mot « calcaire » : « calculi ». C’étaient des pierres portant des inscriptions géométriques qui étaient des traces, des mémoires de comptes agricoles. Ces pierres ont été retrouvées il y a 6 000 ans entre le Tigre et l’Euphrate (la Mésopotamie).

Au départ, les comptables sumériens ou akkadiens utilisaient des boules creuses remplies de petites pierres. Chaque pierre représentant une tête de bétail. Lorsque le berger revenait, il suffisait de casser la boule et de vérifier que le nombre de pierres et celui de moutons étaient identiques. Et pour ce faire, nul besoin de savoir compter : il suffisait d’enlever une pierre de la boule à chaque fois qu’un mouton rentrait dans l’enclos.

Ensuite, les boules ont été supprimées et remplacées par des marques, des coins faits dans l’argile. Une étape supplémentaire dans l’abstraction. Des dessins simplifiés accompagnaient ces coins et représentaient le type de culture ou de bétail concerné. Ce sont en fait  les ancêtres de l’écriture.

Nous n’abordons pas ici une rupture fondamentale qui a consisté en l’abandon de ce système de notation, la numération additive, pour inventer la numération positionnelle, en passant par des systèmes hybrides comme la numération romaine[1]. Cette révolution est en définitive assez proche de celle qui donne sens à la révolution de l’alphabet. En effet, dans un cas comme dans l’autre, avec peu de signes (10 dans notre numération, 26 dans notre écriture), on peut écrire tous les nombres. Rappelons que la numération positionnelle, pour être efficace, suppose l’invention du zéro.

L’alphabet : une révolution

 Les écritures antérieures transcrivent des mots, des syllabes. Pour les maîtriser, il faut connaître un grand nombre de caractères, 1 000 pour les Chinois, 600 signes en Mésopotamie. Avec l’alphabet phénicien, alphabet consonantique qui ignore les voyelles, 22 signes suffisent. Les voyelles trouvent leur place à la lecture. Pour prendre un exemple,  on écrit parfois en français beaucoup « bcp » quand on prend des notes rapidement (il n’y a pas plusieurs possibilités). Les langues sémitiques comptent peu de voyelles (3 pour l’arabe). Cet alphabet aurait été inventé par les Phéniciens, il y a 3 500 ans ou plus. Son expansion aurait été favorisée par les activités marchandes des Phéniciens.

Huit siècles av. J.‑C., deux alphabets voient le jour : l’alphabet araméen (proche de celui des Phéniciens) dans les cités de Syrie, 7 siècles av. J.‑C., apparaît l’hébreu (qui ne note pas les voyelles et qui se lit de droite à gauche, comme l’araméen). Aux environs du 8e siècle av. J.‑C. on parle en Grèce une langue que ne peuvent transcrire ces alphabets. Si bien que les Grecs, pour noter leurs voyelles, empruntent à l’alphabet araméen plusieurs signes qui représentent des consonnes absentes de leur langue.

samal_text-1
Inscription en phénicien du roi Kilamu de Samal (aux environs du IXe siècle av. J. -C.)
  • les pictogrammes : un objet – un signe (système utilisé par les sumériens dans leur comptabilité) ;
  • Les phonogrammes : un son – un signe ;
  • Les idéogrammes : une idée – un signe.

L’écriture cunéiforme (style d’écriture en coins qui sont provoqués par l’application d’une calame sur une tablette d’argile) utilise phonogrammes et idéogrammes. Les hiéroglyphes (écriture sacrée) peuvent également panacher les systèmes de codage. En outre ces deux systèmes utilisent des déterminatifs.

3. Le déroulement de la situation-problème

L’animation de la première phase de la situation-problème est assez légère puisqu’il n’y a pas nécessairement de documents distribués, à lire par les élèves. L’enseignant va raconter un extrait du conte « Le lama blanc » de Nadine Garrel. Les enseignants peuvent également le transposer en Mésopotamie. La seule difficulté qui pourrait se poser est celle que l’on rencontre à chaque fois que l’on place les élèves en situations de recherche, c’est que ceux-ci n’inventent pas ce qu’on avait prévu qu’ils imaginent.

Comme d’habitude, il faut faire la part entre les inventions qui sont effectivement des solutions pour Llaco, le petit indien du conte, et toutes celles que vont proposer les élèves. Un propriétaire « espagnol » veut lui voler, en préservant les apparences, son lama blanc (ce lama symbolise le peuple indien). Pour ce faire, il tend un piège à Llaco : il l’envoie garder des moutons en les comptant devant lui, mais Llaco ne sait pas compter. Quand l’enfant rentre, devant témoins, le propriétaire recompte les moutons, il en manque 2 qui n’ont, bien sûr, jamais existé. Le prix à payer pour l’enfant est la cession de son lama. L’invention du système qu’utilisaient les propriétaires et les bergers sumériens ou akkadiens n’est probablement pas le seul possible.

Il faut donc prendre en compte les systèmes ingénieux que pourraient inventer les élèves, et si la solution historique n’est pas re-trouvée, l’enseignant doit la leur présenter. Mais au lieu d’une présentation qui se ferait initialement, sans que les élèves n’aient des questions en tête, cet exposé se fait alors en situation d’être, et entendu, et compris.

Par la suite, différents documents puisés dans la bibliographie peuvent être fournis aux élèves afin qu’ils visualisent ce qu’ont été les premiers spécimens d’écriture pour les chiffres et les nombres et, ensuite pour les idées, mots, syllabes et lettres, sans rentrer dans les subtilités que nous avons présentées dans le point sur la question. On peut également enchaîner sur la seconde phase.

L’animation de la deuxième phase

 La seconde phase ne présente pas de difficultés dans son animation. Elle est plutôt classique : faire correspondre des définitions avec des exemples de ces mêmes définitions. Cependant il y a 4 exemples pour 3 définitions. Et les 7 documents ne sont pas si simples. De quoi générer des discussions âpres dans les groupes. Le but central est que les élèves brassent et confrontent les différents types de codage dont je parlais plus haut.

DuréeOrganisationMission
Ph. 1L’invention de l’écriture 
10 mn– Emergence des représentations.
– Lecture rapide de quelques propositions choisies pour leur diversité.
Imaginez comment a pu naître l’écriture ? Répondez individuellement, par écrit, vous avez 5 minutes au plus.
30 mn– Lecture d’une situation-problème, inspirée par le conte « L’enfant au lama blanc ».
– Répartition des élèves en groupes afin qu’ils inventent une solution à la situation dont l’une peut être d’isoler un ensemble d’objets dont le nombre est le même que celui des moutons.
Imaginez une solution inventée par l’enfant pour qu’il ne tombe pas dans le piège qui lui est tendu.
15 mn– Exposé et écoute des solutions des groupes.
– L’enseignant expose la solution historique, l’écriture mais fait inattendu pour les élèves, la première écriture est celle des nombres : les chiffres.
Vous écoutez les solutions inventées par les autres groupes. Alors, quelle est la plus probable ? Ecoutez ce qui s’est réellement passé.
 Ph. 2 22 signes pour tout écrire ! 
30 mn Mettre en relation deux types de documents :
– trois définitions ;
– 4 types d’écriture.
Travail individuel suivi d’un travail de groupe.
 Vous devez faire correspondre à chaque document une définition. Préparez-vous à défendre votre choix.
20 mn L’enseignant laisse chaque groupe s’exprimer. Il orchestre un travail de clarification en insistant sur les types de codage d’une part, et la rupture que représente l’alphabet phénicien. Vous exposez vos choix. Vous pouvez intervenir après chaque présentation pour donner votre point de vue.
15 mn Travail de synthèse avec les deux fiches jointes aux documents (pages 3 et 4). Individuellement, vous allez compléter les deux fiches que je vous distribue.
Déroulement de la situation-problème

Cette situation-problème peut être animée de deux façons différentes. Soit, comme nous le proposons ici,  l’enseignant raconte le piège dans lequel est tombé l’enfant et demande aux élèves d’inventer une solution pour que l’enfant ne soit plus une victime, soit il coupe le récit au moment où l’enfant fait remarquer au propriétaire qu’il ne sait pas compter et que l’on voit venir le piège.

4. Bibliographie

Livres 

  • André B., (1995). L’invention de l’écriture. Paris : Nathan Jeunesse.
  • Bergounioux, P., Barral, J. (2019). Le corps de la lettre. Montpellier : Fata Morgana.
  • Garrel N., (1977). « L’enfant au lama blanc », dans Au pays du grand condor. Paris, Gallimard.
  • Jean G., (1989). Le langage de signes : l’écriture et son double. Paris : Gallimard.
  • Jean G., (1987). L’écriture, Mémoire des Hommes. Paris : Gallimard.
  • Praudel A., (1996). On a inventé l’écriture. Paris Réunion des musées nationaux.

Site Internet


[1] Pour plus d’informations sur le plan théorique, il faut se rapporter à Ifrah G. (1981). Les chiffres ou l’histoire d’une grande invention. Paris : Laffont. Quant aux implications capitales sur le plan de l’apprentissage de la numération, il faut absolument lire Bassis O.  (1998). Se construire dans le savoir. Paris : ESF, pp. 95-119.