Diderot et son maître, Jacques le fataliste

 

ou la liberté explosive du narrateur

pour mieux faire exister celle du lecteur

 

  • 1ère piste d’exploration : mais quel est donc le sujet de ce roman ?
  • 2ème piste d’exploration : au fait, s’agit-il d’un roman ?
  • 3ème piste d’exploration : plus simplement, n’est-ce pas tout bonnement Diderot qui bavarde avec son lecteur ?
  • 4ème piste d’exploration : un ou plusieurs multi-romans ? … que Diderot ne termine même pas, car il préfère jouer avec son lecteur, qui peut ainsi imaginer librement – à son gré…
  • 5ème piste d’exploration : pas d’opinions péremptoires – à chaque instant, ce sont des questions qui sont levées, comme on dit d’un chasseur quand il « lève » le gibier…
  • 6ème piste d’exploration : l’humour permanent, la fantaisie, l’impertinence, l’indocilité comme manière même de penser, de vivre et de penser…
  • 7ème piste d’exploration : Diderot ne cherche pas à subjuguer un lecteur hypnotisé – il le considère trop comme un égal, pour le conduire par le bout du nez…
  • 8ème piste d’exploration : une construction formelle moderniste, très proche du cinéma d’un Fellini, d’un Godard…
  • 9ème piste d’exploration : le prix à payer – « Jacques le fataliste », comme beaucoup de ses oeuvres essentielles, ne sera pas publié de son vivant…

 

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

Le maître – C’est un grand mot que cela.

Jacques – Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet.

Le maître – Et il avait raison…

Après une courte pause, Jacques s’écria : « Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !

Le maître – Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.

Jacques – C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de mener nos chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit ; il se fâche. Je hoche la tête; il prend un bâton et m’en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se donne.

Le maître – Et tu reçois la balle à ton adresse.

Jacques – Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux de ma vie, ni boîteux.

Le maître – Tu as donc été amoureux ?

Jacques – Si je l’ai été !

Le maître – Et cela par un coup de feu ?

Jacques – Par un coup de feu.

Le maître – Tu ne m’en as jamais dit un mot.

Jacques – C’est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.

Le maître – Et le moment d’apprendre ces amours est-il venu ? Qui le sait ?

Jacques – A tout hasard, commence toujours.

Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’après-dîner ; il faisait un temps lourd ; son maître s’endormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup : « Celui-là était apparemment encore écrit là­-haut…  »

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait. Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu’il est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.

L’aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et poursuivant leur chemin. – Et où allaient-ils ? – Voilà la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds : « Qu’est-ce que cela vous fait ? Si j’entame le sujet de leur voyage, adieu les amours de Jacques… Ils allèrent quelque temps en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin, le maître dit à son valet : « Eh bien, Jacques, où en étions-nous de tes amours?

Jacques – Nous en étions, je crois, à la déroute de l’armée ennemie. On se sauve, on est poursuivi, chacun pense à soi. Je reste sur le champ de bataille, enseveli sous le nombre des morts et des blessés, qui fut prodigieux. Le lendemain on me jeta, avec une douzaine d’autres, sur une charrette, pour être conduit à un de nos hôpitaux. Ah! monsieur, je ne crois pas qu’il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.

Le maître – Allons donc, Jacques, tu te moques.

Jacques – Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas ! Il y a là je ne sais combien d’os, de tendons, et d’autres choses qu’ils appellent je ne sais comment…

Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu’il portait en croupe et qui les avait écoutés, prit la parole et dit : « Monsieur a raison ».

On ne savait à qui ce « monsieur » était adressé, mais il fut mal pris par Jacques et par son maître ; et Jacques dit à cet interlocuteur indiscret : « De quoi te mêles-tu?

– Je me mêle de mon métier ; je suis chirurgien à votre service, et je vais vous démontrer… »

La femme qu’il portait en croupe lui disait : « Monsieur le docteur, passons, notre chemin et laissons ces messieurs qui n’aiment pas qu’on leur démontre.

 – Non, lui répondit le chirurgien, je vais leur démontrer, et je leur démontrerai… »

Et, tout en se retournant pour démontrer, il pousse sa compagne, lui fait perdre l’équilibre et la jette à terre, un pied pris dans la basque de son habit et les cotillons renversés sur sa tête. Jacques descend, dégage le pied de cette pauvre créature et lui rabaisse ses jupons. Je ne sais s’il commença par rabaisser les jupons ou par dégager le pied ; mais à juger de l’état de cette femme par ses cris, elle s’était grièvement blessée. Et le maître de Jacques disait au chirurgien: « Voilà ce que c’est que de démontrer ».

Et le chirurgien : « Voilà ce que c’est de ne vouloir pas qu’on démontre !… »

Et Jacques à la femme tombée ou ramassée : « Consolez-vous, ma bonne, il n’y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maître : c’est qu’il était écrit là-haut qu’aujourd’hui, sur ce chemin, à l’heure qu’il est, le docteur serait un bavard, que mon maître et moi nous serions deux bourrus, que vous auriez une contusion à la tête et qu’on vous verrait le cul… »

Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s’il me prenait en fantaisie de vous désespérer ! Je donnerais de l’importance à cette femme ; j’en ferais la nièce d’un curé du village voisin ; j’ameuterais les paysans de ce. village ; je me préparerais des combats et des amours; car enfin cette paysanne était belle sous le linge. Jacques et son maître s’en étaient aperçus ; l’amour n’a pas toujours attendu une occasion aussi séduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas amoureux une seconde fois ? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le rival et même le rival préféré de son maître ? – Est-ce que le cas lui était déjà arrivé ? – Toujours des questions. Vous ne voulez donc pas que Jacques continue le récit de ses amours ? Une bonne fois pour toutes expliquez­-vous ; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir ? Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrière son conducteur, laissons-les aller et revenons à nos deux voyageurs…